ANAMNESIS par Marc OREGGIA


Dans un silence presque irréel, à peine grenelé du crissement ténu de quelques gravillons sur le sol froid, Teo Fratt gara l’autolec luisante et ténébreuse sur l’une des rares places encore libres du parking D du spatioport. Je ne me fais décidément pas à cette absence de bruit. Je pourrais tout aussi bien écraser un de ces camés allongés le long des trottoirs sans y prendre garde, ou pire, un gosse, rien qu’en reculant, et sans qu’il m’entende arriver. Les ingénieurs de Shenzen Motors devraient remédier à ce problème, songea-t-il en descendant du véhicule (c’était sa toute première autolec, elle lui avait coûté plus que ne lui rapporteraient les droits de son prochain holoroman). Après avoir, par geste réflexe, consulté sa montre sans même lire l’heure, il s’engagea d’un pas pressé sur le parvis du spatioport encore ruisselant des pluies de l’aube de Pacifica. Portant un regard las sur la voûte grise du ciel, il se demanda combien de semaines encore les habitants de la grouillante mégapole atlantaméricaine devraient supporter cette étrange nuaison.

La navette avait déjà commencé à dégorger les pérégrins de la colonie rouge lorsque Fratt entra dans le vaste hall central. La masse sombre des voyageurs achevait sa descente, séparée par une dizaine d’escalators parallèles en autant de filandres humaines, agitées et bruyantes. Pendant de longues minutes, le regard de Fratt se porta de l’une à l’autre de ces cascades de chair. Il ne vit pas Oona. Où est-elle ? Où est-elle, bon sang ? Il commença à s’inquiéter, d’autant plus sérieusement qu’elle ne l’avait pas holocontacté à son embarquement deux jours plus tôt à New Canton, comme elle le lui avait pourtant promis. Et si elle n’était pas venue ? pensa Fratt. Cela expliquerait son silence. Il tenta de la joindre, mais son holo resta étrangement terne. Deux heures filèrent durant lesquelles Fratt, entre deux appels inutiles, passa d’un hall à l’autre pour y scruter avec toute l’attention dont son esprit inquiet était capable les visages fongibles et fatigués des arrivants. Il était midi lorsqu’il dut se rendre à la triste évidence.

Vide et désormais sans but, Fratt rejoignit d’un pas languide l’étendue grise et minérale du parking. Désorienté, il ne retrouva pas immédiatement l’autolec. Je suis capable de perdre une caisse neuve, se flagella-t-il, comme je suis capable de faire fuir la seule personne qui avait cru devoir s’attacher à moi, pour des raisons mystérieuses d’ailleurs. Il jeta de nouveau son regard vers le ciel, un regard moins pressé ; il avait du temps devant lui, désormais. L’atmosphère avait pris une curieuse teinte métallique. La forme des nues qui s’étaient assemblées au-dessus de l’océan retint l’attention résignée de Fratt, qui plissa les yeux. Quand il prit la pleine conscience de ce qu’il venait de voir, il entendit un hurlement à peine humain. C’était sa voix, sa propre voix, et il s’effondra alors sur lui-même comme une marionnette désarticulée. Le corps de Teo Fratt gisait dans une flaque amère et noire, heureusement peu profonde.


*


    - Le climax va finir par vous tuer. Vous le savez, n’est-ce pas ?
Vogt porta une cigarette à ses lèvres et, tout en contemplant sa lente et rougeoyante consomption, en inhala lentement la fumée. L’engourdissement espéré ne vint pas.
    - Vous le savez, n’est-ce pas ? insista le vieux psychiatre en fixant Fratt de son regard gris.
Vous savez que vous allez mourir, si vous continuez ainsi, entendit-il en pensée, comme si un autre psychiatre nommé Vogt continuait à sermonner un autre Fratt dans un autre monde, dans un cabinet en tout point identique à celui-ci (hormis quelques détails insignifiants, une photo dans un cadre, le numéro d’une revue, la teinte du bois d’une étagère), et qu’il pouvait lui, le Teo Fratt de cette Terre, saisir leur conversation parallèle.
    - Je sais que je vais mourir, si je continue à vivre. Tôt ou tard. C’est ainsi que cela se termine, non ?
    - Evidemment. Mais ne le répétez pas, grommela Vogt. Je ne peux pas vous soigner si vous continuez à prendre cette dope. Je me demande où vous vous procurez cette saloperie, d’ailleurs. Non, ne me dîtes rien. Watts ? Watts, évidemment. Autant prendre ce coupe-papier et vous égorger vous-même. Ecoutez, Fratt, je pensais que nous avions au moins progressé sur un point. Cette femme…
    - Oona.
    - Oona Rem. Cette femme n’existe pas.
    - Je le sais, docteur. Je le sais bien.
    - Il n’y a pas de Oona Rem, pas plus qu’il n’existe de liaison entre New Canton et Pacifica, pour la simple raison qu’il n’y a pas de New Canton et qu’ici, nous sommes à Los Angeles. Je suis au regret de devoir aborder à nouveau ce sujet avec vous. Peut-être que…
Vogt jeta œil vérificateur sur le double de sa dernière ordonnance. Il ne se rappelait pas l’avoir signée, mais c’était apparemment bien son écriture. Il avait dû céder à l’optimisme. La dose de dopamine avait été réduite. C’était une erreur, une erreur qui aurait pu avoir des conséquences bien plus lourdes. Tout bien considéré, la situation aurait pu être pire, estima-t-il en relâchant d’un geste lent l’ordonnance sur le bureau massif et sombre.
    - Je sais cela aussi, coupa Fratt.
Vogt maugréa en portant la main sur son front. Il tentait de rassembler ses pensées, mais une nuée noire embrumait son esprit.
    - Pardon ? Que savez-vous ?
    - Je sais que cette femme n’existe pas, et que nous nous trouvons présentement à Los Angeles, fit Fratt d’un ton calme.
    - Voulez-vous que je vous dise, Fratt ? Je crois, moi, que vous ne pensez pas un mot de ce que vous dîtes. Disons plutôt que vous n’êtes pas persuadé que nous nous trouvons à Los Angeles en ce moment, ce qui revient à peu près au même. Je crois même que vous doutez de votre présence dans mon cabinet, en ce moment même. Je me trompe ?
Fratt ne savait plus quoi dire. Il aurait été bien en peine d’apporter une réponse évidente à cette question pourtant essentielle. Vogt (si Vogt se trouvait réellement en face de lui, derrière cet épais bureau d’ébène) avait mis le doigt sur la plaie. Je devrais résoudre ce problème de manière utilitaire, réfléchit Fratt, qui se sentait coincé. Si je lui dis que, en toute honnêteté, je ne sais pas du tout où je me trouve, je suis bon pour la clinique, une fois de plus.
    - Je ne suis pas certain, docteur, je dois bien avouer que tout ça est encore un peu confus dans mon esprit. Je voudrais… (Fratt avait saisi la boule épaisse et brune de sa chevelure entre ses mains grêles, et donnait l’impression de rassembler toutes les forces de son psychisme). J’essaie réellement d’être ici.

*


L’avenue était grise et froide, envahie de véhicules contraints par le trafic de dix-huit heures (dix-huit heures dix, vérifia Fratt) à une immobilité quasi-minérale. Son pas, d’abord languide, adoptait maintenant un rythme plus soutenu, et sa pensée, agrégat d’images sans rapport entre elles - la pénombre presque impénétrable d’une ruelle de Watts, le visage de Vogt, acéré comme la tête d’un rapace, penché sur le sien, une plage éclairée par la lueur artificielle d’un holopub sur la corniche, le ressac océanique, les yeux d’une femme, des yeux d’émeraude qui le fixaient en s’élargissant comme deux flaques sous la pluie, des reins pâles, soubresautant sous ses mains, la vision d’un désert rouge et venteux – dissipait peu à peu sa brume chaotique, laissant place à une conscience plus nette à mesure que se faisaient enfin sentir les effets du climax. J’ai au moins pu éviter un autre séjour à Kalibay, se consola-t-il. Fratt repoussa de toutes ses forces mentales le souvenir douloureux du centre psychiatrique. Ce genre d’endroit avait failli le rendre fou, pour de bon, mais il avait eu du temps pour réfléchir. Il ne pouvait plus se confier aux médecins comme il avait commencé à le faire (parler de ce visage dans le ciel, qu’il avait pourtant vu à plusieurs reprises, ou du rayon mauve qui l’avait frappé avait été une double erreur), même pas à Vogt (surtout pas à Vogt, se corrigea-t-il), ce genre de personnes n’avaient pas l’intention de l’aider – quand bien même l’auraient-ils voulu, la seule réponse qu’ils étaient capables d’apporter à ses problèmes était : schizophrénie paranoïde.


*


En dépit des deux sourcils noirs et touffus qui se rejoignaient au-dessus du nez en un arc menaçant, Foster F. Flagg n’avait pas un visage franchement maléfique, il s’en fallait de beaucoup – il était même probable que le gouverneur avait subi une thérapie génique pour paraître plus jeune, plus dynamique, plus digne de confiance si cela était possible. Votez Foster F. Flagg, était-il écrit sous le visage gigantesque et luminescent. Fratt pressa encore le pas devant l’affiche, mais il ne put s’empêcher d’y attarder son regard. Flagg parut le suivre un instant de ses yeux sombres alors qu’il s’éloignait. L’Empire n’a jamais pris fin, pensa-t-il étrangement par une association d’idées qui ne se révéla pas immédiatement à sa conscience, avant qu’il ne se rappelât que c’était le titre du dernier roman de Timothy Pyke, et que le reclus de Berkeley avait, de manière assez flagrante, insufflé la persona du politicien de l’affiche dans un de ses anti-héros. Freeman ou un nom dans le genre, tenta-t-il de se rappeler. Ce qui me fascine, c’est qu’il y ait encore des lecteurs pour acheter ça. Ce qu’écrit Pyke depuis quelques années n’a vraiment plus de sens. Et pourtant, admit-il en lui-même, il y a dans ses récits les plus récents - il pensait tout particulièrement à la Tétralogie des Cordes - comme une intuition troublante. Pike s’était servi de la théorie des branes (ou, selon le mot de son collègue Carl Kant qui avait trouvé les cordes, pour ne pas dire les branes, un peu grosses, la sollicitait abusivement) pour donner un caractère plausible à ses histoires de multivers. Mais il fallait bien admettre – et les inconditionnels de Pyke, s’ils étaient honnêtes, ne pouvaient que le reconnaître, Kant sur ce point avait raison – qu’avec L’Empire n’a jamais pris fin on pédalait dans la semoule. Du moins Pyke – qu’il avait rencontré une fois, lors d’une convention à Toronto, mais leur rapide discussion avait été d’une banalité consternante - vivait-il encore assez largement de ses écrits, ce qui était loin d’être le cas de Fratt qui parvenait à grand-peine à arrondir par d’erratiques publications sa maigre allocation d’aide sociale.


*


L’aube venait à peine d’iriser les toits de graphène des premiers districts de Pacifica. L’air de l’océan, filtré et attiédi par l’écran mural, pénétra dans l’alvéole que l’unité centrale du bloc-habitat avait décidé, aux premières heures de ce matin-là de teinter d’un mauve-orangé encourageant. Fratt, de son seul œil ouvert, consulta son holodateur, et grogna d’une voix pâteuse. Café. Le panneau s’ouvrit et l’arôme, âcre et corsé, envahit la pièce. La tasse était prête, et Fratt l’avala d’un trait. Bain. Mais il prit conscience que le temps lui était compté, et que s’il faisait le choix de mariner dans sa cuve plusieurs longues minutes, comme il en avait l’habitude, il arriverait en retard à l’astroport. Correction. Douche. 

Un ciel métallique recouvrait la mégapole brumeuse d’une touffeur tropicale. Sous le couvercle de ce wok cyclopéen, des hommes, fongibles et sombres, s’agitaient, s’extirpaient par milliers de leurs blocs-habitats, se propulsaient d’un district à l’autre par des tubes magnétoplasmiques. Il faut vraiment que je me paie une autolec, se décida Fratt en s’engouffrant dans sa rame. Mais il se rappela qu’il lui restait à peine une centaine de dolluans sur son compte, et il remit son projet à plus tard.


*


Il n’aurait pas pu manquer son visage, il n’aurait pas pu ne pas le reconnaître, même perdu milieu de mille autres (et c’était à peu près le nombre des voyageurs que le Light of Phobos venait de déverser dans le hall central, immense et bourdonnant, de l’astroport de Pacifica). Oona. Au moment même où il l’avait retrouvée dans la foule, la jeune femme avait porté vers lui son regard, et cette lumière verte et lointaine, relativement aussi lointaine que celle qu’un soleil au milieu de son existence peut offrir à une planète excentrée, cette lueur déjà familière mais toujours aussi troublante, inonda l’esprit de Fratt.
    - On peut compter sur la Fly Oceania pour respecter ses horaires, nota Fratt avec admiration en jetant un œil à sa montre.
    - Tu n’es pas en retard toi non plus, répondit Oona.
La jeune femme porta sa main sur la joue rêche et brune de Fratt avant de l’embrasser, lentement, profondément, sans porter attention aux voyageurs qui fluaient vers l’extérieur en un courant de chair sombre et pressé.
    - Tu n’as pas de bagages ?
    - Pas grand-chose en fait. J’ai donné aux bots l’adresse de ton alvéole.
    - Tu as bien fait.

Les mains serrées en étau sur les fins tatouages talar’ii de ses reins, de ses reins presque blancs, Fratt allait et venait, de plus en plus vite, de plus en plus violemment, dans la mucosité tiède du sexe d’Oona, qui soubresauta et se cambra en atteignant l’orgasme. Bon sang, cette fille a un corps superbe, tout ça est irréel, pensa-t-il, en faisant glisser ses mains jusqu’à la nuque , le long du dos diaphane qu’une foison de minuscules taches de rousseur éclairait de constellations discrètes. Oona gémit encore une fois, et il jouit à son tour, éjaculant en elle. Par les dieux, elle est mieux foutue que la plus belle des actrices holo-pornos de Pacifica, elle est tout simplement parfaite, et c’est moi, le pauvre Teo Fratt, c’est moi qui la baise.


*


    - Qu’est-ce que c’est ? demanda Fratt en prenant entre ses doigts le délicat artefact qui faisait un éclat d’or entre les seins pâles d’Oona.
La jeune femme rouvrit les yeux et considéra un instant son amant, d’un regard lumineux et profond, avant de répondre.
    - C’est un paar’. Un pendentif talar’i.
    - Ce… paar’ a un rapport avec les découvertes dont tu m’as parlé ? reprit Fratt, qui se remémorait la teneur de plus en plus mystique des derniers holos d’Oona.
    - Pas de mes découvertes. Je préfère parler de révélations. Kal’aar nous apprend à nous souvenir. Les vérités de ce monde sont accessibles à chacun de nous, elles sont enfouies dans notre mémoire, mais peuvent être rendues à notre conscience, pour peu que nous sachions les rappeler. Le climax et la lecture des Tables permettent d’y parvenir.
    - Tu veux parler d’anamnèse, dans ce cas. Je ne sais pas. Toutes ces bizarreries talar’ii me laissent circonspects, réfléchit Fratt à voix haute.
D’un bond, Oona se leva du futon parme où elle s’était alanguie. Elle était nue et la lumière de l’alvéole donnait à son visage fin et régulier, à ses flancs finement tatoués, à ses membres étroits, une teinte artificiellement ambrée.
    - Je t’ai amené quelque chose. Quelque chose d’important, s’excita-t-elle en tirant un petit paquet noir d’un des sacs qu’un bot de Fly Oceania venait de déposer.
    - Un livre ? demanda Fratt en libérant l’ouvrage.
    - Pas n’importe quel livre. Les Tables de Branson. Je t’en ai parlé plusieurs fois. Tu dois les lire. Tu le dois, tu comprends ?
    - Je comprends.
Il ouvrit le livre, un peu au hasard. Oona souriait, satisfaite, bienveillante. Ses dents brillantes étaient presque transparentes de blancheur, comme du nacre. Elle posa sa main sur celle de Fratt.
    - Attends, c’est moi qui vais lire.

La souffrance, c’est le manque de toi
Le mal, c’est l’oubli de toi
La lumière,
C’est toi.

    - J’ai l’impression que ce texte me parle de toi, murmura Fratt, troublé par la coïncidence entre les mots qu’Oona, de sa voix de cristal, venait de prononcer et ce qu’il avait lui-même ressenti à peine quelques heures plus tôt, lorsqu’elle était apparue dans le hall de l’astroport.
    - Ecoute encore (sans hâte, Oona feuilleta le livre à la recherche d’un autre passage). Rappelle-toi. Plusieurs fois, tu m’as parlé d’un visage. D’un visage que tu vois dans tes rêves. Voilà, c’est ici :

Ecrire sur cette page le visage du dieu transpercé
Avant qu’il ne devienne lumière
Et de cette lumière transfigurée
Et de ce feu porté par le Vent Rouille
Et de l’eau de la troisième aube
- Enfin –
Renaître

    - Dans ce texte, réfléchit Fratt, le visage ne semble pas maléfique. J’aurais même tendance à lui donner ma confiance. Le visage dont je t’ai parlé, le visage que j’ai vu dans le ciel, ce visage-là était le visage du mal. Et ce visage ressemblait au mien.
    - Et qu’as-tu vu d’autre ? Qu’as-tu vu, Teo ? s’inquiéta Oona (à son tour, elle se rappela des impressions de déjà-vu, de scènes déjà-vécues, dont Fratt, dans ses holos, se plaignait de plus en plus douloureusement). Je suis certaine que tes visions rejoignent les miennes, du moins en partie.
    - Ce que je vois, ce que je ressens parfois, ce dont je rêve (de songes fiévreux et maudits, ajouta mentalement Fratt), ce que je redoute dans les tréfonds de mon âme, mais que je tiens malheureusement pour vrai, ce que je vois, Oona, ce sont les reflets d’un autre monde. D’un monde gris, d’un monde abominable, d’un monde où tu n’existes pas.
Je le vois, Oona, je le vois précisément, poursuivit-il en lui-même, et à mesure où il redoutait - où il redoutait comme il aurait pu redouter la folie ou la mort - de voir les formes nues de la jeune femme se dissiper comme en songe, les contours de ce monde repoussant s’extirpaient peu à peu des brumes de son esprit, émergeant tel un édifice moussu et nauséabond, englouti depuis des siècles, à la surface de sa conscience inquiète. La présence d’Oona à ses côtés, dans cette alvéole sur le sol duquel ils venaient de faire l’amour, la lumière verte de son regard sur son visage, ne pouvaient plus empêcher l’apparition dans sa pensée de ce monde, de ce monde où le mal l’avait emporté, du monde dégradé de Foster F. Flag, du monde du docteur Vogt. Fratt se rappela avec horreur que Mars n’était encore qu’une planète rouge et venteuse, vide de vie, vide d’Oona, et que la terre sur laquelle il portait ses pas était un lieu où les mots de liberté, liberté de conscience, liberté de parole, libre-arbitre, n’avaient plus le même sens, un monde aux teintes gris-rouille, un monde grenu au sein duquel les germes de la dégradation psychique avaient fini par sporuler. C’était une brane morte, dégradée, qui entourait Fratt à présent, un monde palimpseste, qui s’était superposé à l’autre, le vrai, le monde d’Oona.
    - J’ai étudié des holos, reprit-il avec effort (Oona avait ramené un drap sur sa poitrine, ses yeux se voilaient, son regard était étrangement trouble, est-ce parce qu’elle est inquiète, ou est-elle simplement en train de disparaître ? s’inquiéta-t-il, mais il poursuivit). Ces holos pourraient fournir un début d’explication à ce cauchemar, et ce ne sont pas tes Tables de Branson. Je suis déchiré, Oona.
    - Je ne comprends pas. Tu devrais lire les Tables, plutôt. Tu aurais sûrement des réponses à tes questions. J’existe, Teo, rassure-toi. Je suis là avec toi, dans cette alvéole (les formes tièdes et rondes de l’alvéole avaient laissé la place aux angles froids d’un appartement, mais elle ne parut pas le remarquer). Nous venons de faire l’amour. Je suis là avec toi, je suis là et je n’ai pas l’intention que ça cesse. J’existe, Teo. J’existe avec toi.
Avec douceur, elle posa ses mains sur ses tempes trempées de sueur et, approchant son visage près du sien, pressa ses lèvres sur les siennes.


*


La lueur glauque du matin froid de Watts coula comme une gluance dans le vieil appartement. Teo Fratt avait rêvé, et une fois encore (le climax, il faudrait vraiment que j’arrête cette dope, rumina-t-il) ce rêve avait la force de la réalité, et en laissait à sa conscience une empreinte d’amertume. Il avait de nouveau rêvé de cette fille, mais malgré un douloureux effort de concentration, il ne put se rappeler son visage. Qu’est-ce que ça change, de toute manière ? Un rêve de baise reste un simple rêve de baise. Comment se fait-il que je me sente si mal ? Il gémit mentalement. Du café, pourvu qu’il m’en reste, sinon je n’aurais jamais la force de me traîner hors d’ici.


Encore humide de sa douche tiède (il avait décidé d’économiser sur tout), Fratt enfila à même la peau le jeans qui l’attendait déjà au pied de son lit et un vieux pull écru qu’il tira de son armoire. Merde, on est le 6, constata-t-il. Il avait repoussé jusqu’à la dernière limite la date de ses démarches au centre d’assistance. Ces abrutis sont capables de me suspendre mon allocation pendant un mois pour un simple jour de retard. Alors qu’il se préparait à sortir, son attention fut attirée par la liasse sur son bureau, un manuscrit sans titre, d’une centaine de pages. Au hasard, il tira l’une des feuilles de la pile. Elles étaient numérotées, et il ne risquait pas de les mélanger. Il s’assit et alluma une cigarette, prenant le temps d’une longue bouffée avant de commencer à lire.
Le visage au désert crie l’absence
Et la soif de l’eau de l’aube
Il crie le fer et la mort
  • et se tait –
Jusqu’à renaître

Bordel, impossible de me rappeler que j’ai écrit ça. Ce doit être l’effet de cette foutue came. Fratt poursuivit sa lecture, reprenant cette fois les premières pages, à voix haute. Des fragments d’une poésie absconse paraissaient s’extirper d’un ailleurs invisible. Les avait-il écrits dans un état de semi-conscience ? C’est impubliable, jugea-t-il consterné. Et pourtant, il lui semblait que ces lignes recélaient quelque chose, comme une vérité encore enfouie, et que la brume psychique qui le rendait torpide, peu à peu, se dissipait comme poussée par le vent d’un autre monde. Le vent rouille, songea-t-il, mais il ne sut exactement pourquoi ces mots-là étaient venus à son esprit.

L’eau est feu
Le renoncement est
Acceptation
L’absence est PRESENCE

Alors, Teo Fratt se rappela.
Le voile qui recouvrait sa pensée se déchira le voile sur l’ailleurs monde rouge le voile sur les seins pâles d’Oona le voile sur le monde véritable le monde d’Oona.

Je suis le Vent Rouille. Je suis venu apporter la lumière à la lumière. Mais au mal celé, au mal terré sous la croute brune, je suis venu apporter le cri du fer.

Teo Fratt se rappela.
Il se rappela de tout.
Il engorgea goulûment un cachet de climax et se remit à sa table de travail.

Commentaires

  1. Une excellente nouvelle dans le plus pur style P.K. Dick
    Les fans pourront s'amuser a chercher les nombreuses références aux romans
    pour les autres c'est une vacthe bonne histoire.

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